En déménageant, j'ai retrouvé une de mes copies de troisième où je devais rédiger le témoignage d'une personne qui a quitté son pays natal pour venir vivre en France. J'ai écrit l'histoire de ma grand-mère, décédée il ya deux mois. J'ai eu envie de la partager quelque part.
Ma grand-mère est née en 1937 dans une province du Cambodge. Sa mère est morte en lui donnant vie et son père l'a rapidement abandonné parce qu'elle était une fille. Une gentille dame l'a adopté. Elle était mariée à un homme alcoolique, brutal et violent qui déversait sa rage sur ma grand-mère. Par la suite, alors qu'elle avait une dizaine d'années, c'est sa voisine qui l'a recueillie suite aux blessures physiques et psychologiques qu'elle avait pu observer. Ainsi, ma grand mère poursuivit sa jeunesse dans la misère et avec sept autres enfants. Le père adoptif cultivait du riz.
Vous vous doutez, du fait de sa condition féminine et sociale, elle n'a jamais pu aller à l'école. Elle est morte analphabète.
Jusqu'à ses seize ans, elle resta chez elle pour aider puis un jour, elle décida de partir vers l'inconnu. Durant deux ans, elle est allée de village en village en accomplissant des tâches ménagères contre des bols de riz et un peu d'argent. En économisant, elle arriva à Phnom Penh en car. De petits boulots en petits boulots, elle finit chez un bel homme vietnamien fortuné qui s'appelait Tran et qui était couturier. C'est mon grand père.
A ce niveau de l'histoire, je n'avais pas écrit grand chose parce que ma grand mère était évasive. Par rapport à mon âge de l'époque ou par rapport à elle-même. Je crois que ma mère est issue d'un viol, sans que ma grand mère ne sache vraiment ce qu'est un viol. Peut être qu'elle imaginait que les relations sexuelles étaient fatalement initiées et forcées par l'homme. Je sais en tout cas qu'elle a conservé une haine viscérale de l'homme toute sa vie, jusqu'à ce qu'elle rencontre plus ou moins mon ex Jeremy, qu'elle préférait savoir à mes côtés plutôt que seule.
Bref. De cette union est née une fille qu'elle a du abandonner parce qu'elle ne pouvait pas l'élever, même si mon grand père était fortuné. Leur histoire devait rester cachée. Entre riches et pauvres, bourgeois et domestiques, les relations étaient mal vues, voire interdites, donc un enfant ? No way. Ensuite, elle a eu ma mère, mais cette fois-ci, elle n'arriva pas à renoncer à la maternité donc elle l'éleva à l'abri des regards. A la naissance de mon oncle, elle ne supportait plus cette clandestinité. Tran lui a donné un peu d'argent et elle est partie avec ses deux enfants. Elle avait 23 ans.
Alors qu'elle cuisinait dans un restaurant, elle a du partir se cacher dans la jungle à cause des Khmers Rouges. Pour survivre, ils s'alimentèrent avec ce qu'ils trouvaient : serpents, insectes, maïs, igname. Puis à pied, ils sont arrivés au Vietnam et vécu là bas. Elle bossa à nouveau dans un restaurant puis son patron la fit venir en France parce qu'il avait aussi un restaurant à Paris. J'ai longtemps cru que cet homme était mon grand père. C'est lui qui m'a élevé avec ma grand mère.
Elle était réticente à Paris (trop grand, trop inconnu, trop étranger) mais y est tout de même resté, sans avoir pu retourner un jour au Vietnam. Pas les moyens. Moi non plus, je n'y suis jamais allée, à la grande stupéfaction de tous ceux qui m'ont posé la question. Pas les couilles de dire que je suis jamais partie en vacances avec ma famille, parce qu'on a jamais pu financièrement.
J'ai appris par ma cousine que ma grand mère avait exprimé sa volonté de mourir au Vietnam. Volonté qui n'a pas pu être respectée.
Ma mère étant effacée, je me considère presque comme l'enfant directe de ma grand mère. Je suis la première génération à être allée à l'école, je porte sans doute dans mon sang des existences pénibles et sacrifiées comme celles de ma grand mère. C'est comme si mon existence n'avait quasiment pas eu d'origines ni de passé, comme si j'étais la première humaine sur terre. C'est un sentiment étrange. Je veux devenir quelqu'un afin que ma grand mère puisse se dire que le combat qu'elle a mené pour vivre valait le coup.
1 commentaire:
Je me sens vraiment bizarre après avoir lu ton texte. J'ai été très touchée et à la fois très troublée de lire tout ceci. J'avoue que je me sens bête car je ne sais pas quoi dire de plus...
J'espère que tu vas bien.
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