Ma mère m’a appelée ainsi d’après le dessin animé Princesse
Sarah qui met en scène une petite fille issue d’un milieu aisé et qui, du jour
au lendemain, perd tout (son père compris) et finit domestique dans un
pensionnat de meufs. En gros, d’une vie de princesse, elle passe à une vie
misérable et difficile mais elle reste toujours courageuse en dépit de ses
malheurs. Voilà le speech. Ma mère voulait que je sois comme elle :
modeste, gentille, généreuse, docile et totalement niaise.
Je me rends compte qu’elle avait une certaine vision de la
fille qu’elle aurait voulu avoir. Les propos qu’elle a déjà tenu à mon égard,
même après s’être excusée, n’étaient peut être finalement pas des « paroles
en l’air » lancées sous le coup de la colère comme elle et mon entourage tentent
toujours de m’en convaincre : « si j’avais su que tu deviendrai comme ça, j’aurais avorté » (il y a plusieurs années).
Ce week-end, après une dispute, j’ai « fugué ». Je
suis partie vendredi et je suis revenue dimanche soir, en me disant que ça la
remettrait peut être en question. Finalement, je crois qu’elle ne s’en est même
pas aperçue.
En fait, elle aurait voulu que je sois une jeune fille
niaise, à son service et présentable en société. Oui parce qu’à chaque fois qu’elle
convie quelqu’un chez moi, elle me rappelle systématiquement la façon dont je
dois me comporter : dire bonjour, ne pas sortir de la salle de bain à poil
ou encore sourire, bêtement. Comme si je n’avais aucune manière. De toute
façon, elle n’invite quasiment jamais personne puisque je ne suis pas
présentable, d’après elle. Je crois qu’elle aurait voulu que je sois une fille
qui trime, qui fait des efforts et qui se contente de peu. Vous savez, la fille
dont on dit qu’elle est « bien aimable », ce genre de trucs. Je sais
que ce portrait n’est pas très clair, mais j’ai exactement l’idée de ce type de
fille en tête : une meuf vide, souriante et conne. Bah merde : je ne me contente que de ce que je veux exactement et je suis pas trop la fille la plus douce du monde.
Comme vous le savez, j’ai donc creusé un fossé entre ses
attentes et ce que je suis aujourd’hui. A l’époque, il y a quelques années, je
m’estimais en conflit avec ma mère. Aujourd’hui, je pense qu’un mur définitif et
immuable nous sépare.
Vendredi dernier, lorsque j’ai pseudo-fugué, je suis partie
en claquant la porte parce qu’elle me reprochait de réviser mes partiels. Le
travail intellectuel que je mène ne serait, selon elle, qu’un prétexte pour ne pas
avoir à l’aider (je veux dire : à faire à sa place) dans les papiers
administratifs liés à notre déménagement. Parce qu’effectivement, parait que
c’est pas que je ne peux pas l’aider mais que je VEUX pas et que je suis
paresseuse. Je n’ai pas supporté cette insulte à mon travail ni au principe
même qu’une mère reproche à sa fille de vouloir réussir son semestre. Les
études, c’est vraiment la chose sur laquelle je ne supporte pas qu’on m’attaque.
J’ai pris mes affaires et voilà, j’me suis cassé chez un pote.
Quant à ma vie sociale, elle n’est que superficialité. Elle
n’envisage pas une seule seconde que les relations amicales que je tisse
aujourd’hui sont le ciment de mon ascension sociale de demain. C’est d’une
stupidité sans nom. Tandis que je passe mes soirées dans des apparts avec des
moulures au plafond (le symbole suprême de la distinction, n’est-ce pas) avec
des gens issus de milieux éclectiques, elle se complaît dans une lugubre
solitude (« je ne veux voir personne, je ne veux parler à personne »).
Il lui arrive même parfois de débrancher le téléphone fixe pour ne pas avoir à
recevoir d’appels. C’est d’un glauque.
Certes, c’est un choix de vie, chacun dispose de penchants
différents, mais parfois, je me demande réellement si elle a déjà réfléchi une
fois dans sa vie. Quand même : je suis le fruit d’un hasard. Un homme, une
pression sociale et pouf, me voilà. C’est hypocrite de sa part de prétendre me
considérer comme sa chair et son sang, de prétexter un culte à la famille alors
qu’elle ne m’a jamais soutenue ni jamais comprise. C’est insensé.
L’autre jour, je revenais d’une conférence-débat avec
Christiane Taubira. Son éloquence m’avait subjuguée et son discours inspirée.
Je suis rentrée chez moi dans une certaine exaltation. Je racontais cette
rencontre à ma mère jusqu’à ce qu’elle me coupe : « au lieu de
rencontrer tes ministres, aide moi et occupe-toi un peu de la maison ».
Sans ironie ni second degré, hein. D’un ton sec, coupant la sympathie minuscule
que je pouvais encore avoir à son égard. Je n’arrivais pas à faire autrement,
mais je l’ai trouvé détestable et d’une débilité sans nom. « Tu
te rends compte de ce que tu dis ? » : la meuf incapable de me regarder
dans les yeux. Elle ne me répondit pas. Littéralement : elle aurait
préféré que je fasse la lessive plutôt que je fasse des rencontres décisives
dans ma vie.
La culture ainsi que nos relations sociales nous ont
définitivement séparées. On ne se comprend plus. En fait, je doute même qu’elle
ait cherché à me comprendre un jour. Je ne lui parle désormais que par
impératif biologique du type : « achète des pâtes stp ». Et
encore, il m’arrive d’aller faire des courses moi-même lorsque je vois à quel
point elle est incapable de nous assurer une alimentation saine. Sa viande, son
gras et ses produits purement industriels m’écœurent parfois à un point
insoutenable.
Bref, j’ai hâte de partir.
Au passage, je remercie la lectrice qui m'a conseillé les
mémoires de Simone de Beauvoir. J'en suis à la moitié et c'est peut être
prétentieux mais il est vrai que je trouve quelques traits communs avec elle
(le sentiment d'être à l'écart de la féminité, l'émancipation familiale ou
encore la volonté de devenir quelqu'un).