12 mai 2014

Rien

Dans ma promo, il y a un peu d'étudiants qui ont eu l'occasion de vivre à l'étranger étant plus jeune. Ne parlons pas de ma fac qui doit exploser le record du nombre de fils ou filles de bourgeois au mètre carré. Certains arrivent en taxi le matin.

Je suis la fille qui, derrière ses airs de "OUAIS J'ASSUME TOUT, KESKIA", n'aime pas beaucoup parler de ma situation personnelle et familiale, de ce que j'ai pu vivre dans mon enfance. En fait, j'en parle jamais. Un de mes meilleurs amis a même récemment appris que je n'étais même pas née au vietnam. Je parle volontiers de moi (en témoigne ce blog), mais de moi et moi seule. J'ai toujours redouté les fiches personnelles à remplir à la rentrée. J'ai déjà préféré écrire que ma mère était au chômage plutôt que d'indiquer son vrai métier. Je voulais faire peser le poids de la misère familiale sur l'Etat et la crise économique plutôt que sur ma famille.

Dans les conversations, je redoute toujours le moment où on ne connaît pas trop l'autre mais tout de même assez pour pouvoir lui demander ce que font ses parents dans la vie. D'habitude, j'ai peur de rien. Vraiment. Et surtout pas du regard de l'autre (enfin plus maintenant). Mais aujourd'hui, la voix tremblante, je m'oblige à annoncer que ma mère est caissière et que je suis née sous X de père.

Pour autant, cela fait quelques mois que je fais cet effort sans l'accepter dans ma vie sociale. J'ai peur qu'on me juge, que je perde du crédit ou qu'on ne me considère plus de la même façon une fois que l'on sait d'où je viens.

Je n'arrive même pas à aller plus loin dans l'article. Pourtant, je voulais dire plein de trucs. Encore une fois, j'ai honte.

3 avr. 2014

Récap fin 2013

Ces derniers jours, je suis tombée sur deux articles de presse qui me concernent directement. Le premier est de Libération sur les expulsions et la fin de la trêve, le second est publié sur Rue89 et c'est le témoignage d'une femme qui parle de son beau père atteint d'un cancer qui ne trouve pas sa place au sein du système médical français. 

Ces deux articles résument assez bien ma vie ces derniers mois. Je crois que j'ai tout vécu sur le mode de la passivité, en attendant que ça passe ou en déléguant mes inquiétudes à ma mère. Je veux dire que c'est comme si je n'avais pas assisté à ma vie, ni à la mort de ma grand-mère, ni aux préoccupations liées à mon logement. 

Pour revenir au commencement : suite à des maux de têtes, les médecins ont détecté une tumeur au cerveau de ma grand mère il y a environ quatre ans. Pour une fois, je n'ai pas googlé, j'ai pas fouillé de fond en comble doctissimo. Je passais le bac, je ne voulais pas m'inquiéter. Je savais cependant que c'était plutôt grave mais je n'avais pas peur de la mort : ma grand mère est une battante. La guerre, la fuite, le viol, la violence, l'abandon, la misère : rien ne l'avait tué, alors pourquoi cette fois-ci ?

Vu que je vivais avec elle, je la voyais s'affaiblir. Depuis un ou deux ans, je m'étais alors préparée à son départ, bien que je ne supportais pas la façon dont la maladie et le traitement la changeait : elle perdait la tête, comme on dit. Je ne la reconnaissais plus, donc symboliquement, même si elle est décédée en novembre, cela fait déjà un moment qu'elle m'avait déjà quitté.

Puis ma mère aussi est tombée malade, elle a actuellement un cancer. L'hospitalisation de ma grand-mère se combina alors avec un arrêt de travail. L'état de ma grand-mère jugé "trop stable", "on ne peut plus la garder". Elle se destinait à la maison de retraite médicalisée, à savoir un truc à des milliers d'euros par mois (davantage qu'un mois de salaire de ma mère). "Heureusement", elle est décédée avant.

Quoiqu'il en soit, le loyer n'allait pas se payer seul, donc ma mère vivait avec la peur au ventre pendant des mois, parce qu'on allait être expulsés. Je savais absolument tout ça mais je m'y refusais d'y penser. J'en avais parlé à quelques amis, je sais que j'aurais eu des endroits où aller. Je suis d'une ignoble cruauté mais je ne me souciais pas du destin de ma mère, en partant du principe suivant : "tu n'es pas en mesure d'assurer un toit à tes enfants, pourquoi t'en as pondu deux ? Maintenant, tu te démmerdes" Je m'étais démmerdé, à elle d'assurer sa propre survie (nb : ça fait plus d'un an que j'assure moi-même toutes mes dépenses, même si mon assistante sociale m'a déjà conseillé de porter plainte pour négligence parce que ma mère refusait d'assurer mon alimentation. Elle ne me doit qu'un toit, et encore, c'est la première fois de sa vie étant donné que je vivais sous le toit de ma grand mère).

Pour ma mère, la mort de ma grand-mère signifiait ma naissance. D'un coup, elle se retrouvait avec une meuf de 20 ans à charge. Et direct, on a failli se retrouver SDF. Je peux pas imaginer qu'elle soit la fille de ma grand mère. Soit. Ca s'est réglé parce que mon oncle dispose de plusieurs appartements et qu'il a pu nous reloger (j'ai parlé de ma mère à mon médecin, elle adore la positionner en tant que victime genre "peu de gens qui ont vécu dans les mêmes circonstances que ta mère en serait là", sauf qu'elle est nulle part et que son frère, ayant vécu dans les mêmes circonstances qu'elle, se retrouve proprio et pété de thunes, cherchez l'erreur).

Me voilà reléguée en banlieue. Je ne me plains pas de ma situation, c'est largement moins pire que je ne le pensais (je souffrais davantage d'harcèlement de rue dans mon ancien quartier parisien qu'ici dans le 93). J'ai déménagé dès que possible, donc ça faisait deux mois que j'avais emménagé dans ce nouvel appart, seule. Ma mère est arrivée il y a environ deux semaines. Nous sommes discrètement partis de nos apparts respectifs dans la discrétion. Je ne suis pas sûre que quelqu'un remarquera mon départ, dans mon ancien immeuble, bien que j'y ai vécu 20 ans.

Pour ceux qui se posent la question de pourquoi on est pas dans un HLM : ma mère ne fait pas la demande en disant qu'on n'en aura pas. Tout comme j'ai raté une année de bourse parce qu'elle m'a découragé lorsque je voulais postuler en disant que je n'aurais rien (en vrai : je suis aujourd'hui à l'avant dernier plus haut échelon). Hashtag "ma mère", comme je le dis quotidiennement.

Je ne comprends toujours pas comment des personnes peuvent faire des enfants sans pouvoir les assumer, ni financièrement, ni psychologiquement. Je veux dire : what's the point ? Quel intérêt, quel bonheur trouve-t-on dans la reproduction si on n'est pas capable d'assurer le minimum (tant matériel qu'émotionnel) à ses enfants ? Je ne suis pas en colère. Disons que je me pose simplement ce type de questions.

21 mars 2014

Journalisme, or not journalisme.

"C'est le genre d'interview qui pourrait lancer ta carrière de journaliste."
- Un de mes supérieurs, il y a quelques heures.

Je bosse pour Ragemag depuis quelques mois en temps que secrétaire de rédaction, bénévolement. Ca me prend pas énormément de temps par semaine et j'apporte ma pierre pour la construction d'une certaine vision du journalisme, que je partage, tout en me cultivant constamment (moi qui ne connaissais rien à la situation politique de la Thaïlande...).

Il y a quelques temps, le rédacteur en chef, après concertation avec le reste de la hiérarchie, m'a proposé d'écrire. Toujours partante, j'ai accepté. Résultat : lundi, je pars à l'aventure dans les locaux de la rédaction d'un magazine que vous connaissez très certainement. Je ne suis pas sûre de pouvoir publiquement en parler avant la publication de l'interview, donc je ne préciserai pas de magazine il s'agit pour le moment. J'ai eu au téléphone le journaliste qui m'accompagnera. Un poids lourd qui a des années de journalisme derrière lui et un name-dropping qui va avec son expérience. Bon, je crois qu'il est censé être là pour me rassurer, "ne pas laisser l'interviewé me bullshiter" comme il dit, mais bon, ça me rajoute aussi plus de pression : on va me juger sur mes capacités.

Travailler chez Ragemag, c'est plutôt épanouissant. J'ai un peu le sentiment d'être une imposture parce qu'on me complimente assez régulièrement sur mon travail. Pour l'anecdote, c'état tellement flatteur que je pensais le commentaire ironique et je me suis même excusé en demandant ce qui n'allait pas. Ridicule. Bref : ils sont très satisfaits de mon travail et apprécient ma personnalité. Paraît que c'est le type qu'ils cherchent du côté de la rédaction, et c'est pourquoi ils m'ont proposé d'écrire.

Je ne sais pas très bien comment le vivre. Je suis heureuse d'avoir de telles opportunités et flattée de sentir mon travail considéré, mais à côté, j'ai aussi le sentiment d'être une sorte d'imposture. J'ai peur qu'ils se rendent compte un jour qu'ils s'étaient trompé à mon égard et qu'ils m'ont surestimée. Ouais, voilà, j'ai le sentiment d'être surestimée, en fait. De ce que j'ai vécu, je ne me suis jamais sentie à l'aise dans le milieu professionnel et pragmatique (c'est pourquoi je pense de plus en plus à continuer dans le milieu universitaire en faisant de la recherche, plus tard). Je veux dire qu'en stage, on a jamais manifesté une réelle satisfaction (et ça se voit lors de l'évaluation). En même temps, j'étais en com dans une institution publique. La com. J'ai fait mes études en pensant que j'allais bosser dedans mais en fin de compte, je me sens beaucoup plus à l'aise dans le milieu journalistique. Davantage de connaissance du milieu et un intérêt grandissant.



"Je te vois TROP journaliste"
Mes potes me répètent souvent ça. Surtout celle avec qui je suis en permanence, en cours. Je crois qu'au fond, personne ne comprend pourquoi je m'obstine à penser que je vais bosser dans la com tellement ma vocation journalistique est forte. Cela dit, je ne me suis pas inscrite aux concours d'écoles de journalisme parce que j'ai vraiment pas envie de faire un master de journalisme l'année prochaine. Je crois que ce type d'études est trop conditionné aux médias traditionnels et ce n'est pas ce que j'ai envie de faire. Je n'ai ni envie de courir après l'information, ni être polyvalente et être autant incollable en géopolitique qu'en sport. 

Je vais pas développer parce que ça va faire trop dissert, mais je suis pour un journalisme de fond. Celui qui explique, qui développe, qui fait réflechir, qui informe au sens de cultiver. Un journalisme de spécialiste, en somme. Je sais pas si vous voyez ce que je veux dire. Je crois qu'au fond, même si j'ai théoriquement renoncé à être journaliste, j'ai profondément envie d'écrire pour être lue et de me situer dans une perspective de démocratisation des enjeux sociétaux. Je crois qu'inconsciemment, c'est pour ça que j'ai envie d'un master de recherche. Pas pour faire de la recherche en fait, mais pour apprendre à réflechir, et non apprendre à faire. Apprendre à faire, on l'apprend sur le tas. Je veux dire qu'on apprend pas à faire un flan en lisant la recette sur marmiton.org mais en exécutant la recette, nan ? Bah là c'est la même chose pour mes études.

Tout ça pour dire que je sais pas quoi faire de ma vie professionnelle.