100ème message du blog, youpi.
L'autre jour, j'ai réalisé qu'en réalité, ma vie était assez ouf quand même. Statistiquement parlant, j'aurais pu, voire du mal finir. Ce serait tout de même un peu prétentieux de ma part que d'écrire une autobiographie en plus de ce blog complètement égocentré, donc je me rabattrai sur un petit article.
Je pense que ceux qui me lisent depuis un certain temps sont déjà au courant de ma situation familiale et sociale, mais quand j'y réfléchis, même si je ne suis heureusement pas un cas rarissime dans ce genre de contexte, je me dis que je pourrais tout de même être super fière de moi. Sauf que je ne le suis pas, parce qu'il m'a toujours semblé normal d'agir comme j'ai agis tout au long de ma vie.
Flash back (et là vous êtes censé avoir l'image d'une petite fille aux yeux EN AMANDE et non bridés, a.k.a moi).
Je suis née en juin 1993, ma grand mère et ses enfants sont arrivés en France durant la guerre du Vietnam sans mon grand père, car il s'agissait d'enfants illégitimes puisque ma grand mère était domestique, tandis qu'il était un riche couturier. Dit comme ça, ça fait un peu téléfilm de M6 où finalement le riche plaque toutes les conventions pour se marier avec la domestique, en mode Jennifer Lopez (je me rappelle plus du titre du film), mais la réalité est plus dure. A partir de ce moment, ma grand mère est devenue misandre, tout en conservant assez paradoxalement, une soumission envers les hommes, qui viendrait probablement de la culture vietnamienne.
C'est elle qui m'a élevé. Davantage que ma mère. Je ne sais plus ou je ne sais pas pourquoi, mais dans mes souvenirs, c'était elle qui me faisait à manger, elle qui s'occupait de moi quand j'étais malade et elle qui m'emmenait jouer au parc. J'essaie d'y réfléchir, je trouve bien des souvenirs avec ma mère, mais mon quotidien m'évoque surtout l'omniprésence de ma grand mère. Peut être parce que ma mère travaillait. A cette époque, elle était un truc genre secrétaire. Dans mes souvenirs, elle était heureuse. Sur les photos, elle était jolie. Ce devait être une belle époque.
Ma vie est ainsi divisée en deux. Cette "belle époque", et aujourd'hui. Je pense que la césure s'est faite lorsque mon frère est né. J'espère qu'il ne lira jamais mon blog, car je ne veux pas qu'il pense que je fais le rapprochement entre sa naissance et un quelconque malheur, même si le fait qu'il soit né avec un handicap n'ait pas aidé ma mère à aller mieux.
Bref, retour dans le présent.
Je suis donc Tanane, 18 ans, fille d'immigrés, née d'une mère aujourd'hui employée de commerce et d'un père absent, si ce n'est décédé, élevée dans un quartier pauvre, par une grand-mère analphabète. Pourtant, je suis abonnée au Monde, je fais des études supérieures longues, j'ai eu les félicitations à tous les trimestres, j'aime la littérature, le cinéma indépendant, la philosophie et l'art, je présente un intérêt accru pour les sciences humaines et sociales et je pense avoir un minimum d'esprit critique et de réflexion sur le monde. Ma situation et ma personne ne sont évidemment pas opposées (puisque j'existe !) mais sont bel et bien décalées. La majorité des personnes ne seraient pas là à ma place. Je ne stigmatise rien ni personne, mais il est statistiquement prouvé que les enfants de classes populaires réussissent moins bien à l'école, qu'ils font moins de longues études que les fils d'enseignants. Et le fait qu'ils soient insensible à la culture, il n'y a pas besoin de statistiques, il n'y a qu'à sortir dans la rue et voir ces jeunes qui traînent dans la rue à ne rien foutre. Qu'est-ce qu'ils en ont à foutre d'aller au Louvre ? A la bibliothèque ? Ce n'est même pas une question financière étant donné que la plupart des structures sont gratuites pour les mineurs. C'est une question d'habitus, plus une question sociale qu'autre chose.
Trois choses m'ont sauvé la vie : l'école, la lecture, et internet.
La lecture a commencé lorsque je me suis inscrite à la bibliothèque de mon quartier. Pourquoi je l'ai fait ? Qu'est-ce qui m'a poussé à le faire ? Un passage en voiture. J'étais dans la voiture, ma mère conduisait, on est passé devant. J'ai demandé à ma mère si je pouvais y aller un jour, elle a dit oui. J'y suis allée toute seule, j'ai regardé les livres puis j'y suis retournée avec ma mère pour qu'on me fasse une carte. J'avais dix ans, je n'avais ni l'argent pour partir en vacances, ni internet, alors ce que je faisais pendant deux étés, c'était lire. Lire du matin au soir, dans mon lit. Je prenais trois livres et allais à la bibliothèque un jour sur deux ou tous les jours, ça dépendait de la longueur des livres. Je notais tous les livres que j'avais lu dans mon journal intime.
Je me rappelle que trop bien de ces journées que je passais à engloutir des histoires, ces nuits cachée sous ma couette avec une lampe que j'avais eu comme cadeau dans un numéro du journal de Mickey, la fois où on m'a surprise en train de lire au lieu de dormir, et qu'on m'a crié dessus parce que j'abîmais mes yeux, où j'ai pleuré et que j'disais que j'en avais rien à foutre de mes yeux. Je me rappelle du soin que je prenais à lire méthodiquement toute la bibliographie de Jacqueline Wilson, guettant les bouquins qui venaient d'être rendus ; dévorant tous les Roald Dahl sans me douter qu'il s'agissait qu'il s'agissait d'un grand écrivain de la littérature enfantine ; de la façon dont je n'arrivais pas à décrocher de Golem des frères et soeurs Murail, à en rêver la nuit et à courir à la bibliothèque prendre le tome suivant ; de mes initiations aux relations sentimentales avec Cathy Hopkins, et les aventures de Lucy, Lizzie, Tasha et J.T (c'était ma série préférée, pauvre nunuche que je suis). Voilà comment j'ai développé le goût de la lecture alors que ma mère ne possède aucun livre.
Bref, loin de Balzac et Zola, ces lectures ont fondamentalement construit la personne que je suis devenue aujourd'hui, mais vers mes douzes ans, ma vie passa à une nouvelle ère. J'avais l'habitude de passer quelques jours chez ma cousine qui deux ans de plus que moi, durant l'été, en banlieue. Je pense que mon penchant naturel à me coucher ultra tard vient d'elle. Et pleins d'autres trucs aussi, comme mon côté no-life. C'était une sorte de modèle pour moi, je la trouvais stylée. Elle avait donc internet et pas moi. Je trouvais ça tellement cool que j'ai supplié ma mère durant des mois pour avoir internet. Sans évoquer MSN ni Skyblog, je défendais ma cause en usant de l'argument scolaire. En sixième, on avait eu une évaluation écrite en sport, sur la Pétéca. Oui, la pétéca, un sport traditionnel du Brésil. On devait faire des recherches dessus et tout, mais comme je n'avais pas internet, je n'avais que la bibliothèque qui ne débordait pas d'informations dessus... Alors voilà, à l'évaluation, j'ai eu 2/20. Je fulminais en me disant "Si seulement Maman avait fait les démarches pour avoir Internet... !!!!" et en pensant au potentiel socio-discriminatoire de ce un contrôle sur la pétéca basé sur des recherches personnelles (et non un cours), sauf que dans ma tête, ça donnait plutôt "Pfff, ça se fait pas qu'il ait eu 19, ses parents sont riches...". Et oui parce qu'Internet n'était encore pas trop répandu à l'époque ! Et finalement, je l'ai eu à l'usure.
Internet m'a servi à développer mon esprit critique et à m'émanciper. Mon modèle n'était plus ma cousine, mais des "stars de Skyblog" type Pierre, Monica, Félicia (si ces prénoms vous parlent.. haha), des pseudos-emo qui m'énervaient, m'amusaient, et dont l'adolescence et la débauche me fascinaient (j'avais 13 ans). Sans m'épancher sur le côté kikoo, Internet m'a trop ouvert l'esprit. Trop de choses, trop de connaissances, trop de mondes, trop de musique. Trop de tout ! Tout débordait de partout ! Quand je venais d'avoir Internet, je trouvais ça juste dingue de taper "chatons" sur Google et de trouver des milliers d'images, de taper "pétéca" et de trouver des vidéos et des pages et des pages sur le sujet. Bref, un puit de connaissances sans fond s'était creusé. Depuis, je lis beaucoup moins et présente une addiction à l'ordinateur (je passe rarement plus de 24h sans y toucher), mais à côté, c'est comme ça que j'ai acquis un sens critique (déjà via Skyblog, en voyant toute la diversité culturelle) et une réflexion sur le monde, la vie, avec MSN où je discutais très souvent avec ma cousine qui, comme tout ado qui se respecte, me faisait partager ses questions existentielles ("Je ne vis pas, j'existe" m'aura marqué).
Quant à l'école, je sais pas quoi dire dessus. Elle m'aura tellement apporté que je pourrais écrire un bouquin entier dessus. Je sais pas comment on peut dire "nik l'école", comment on peut renier cette institution qui m'a portée jusque là où je suis. Pour moi, ça a été mon seul unique foyer intellectuel. J'y ai rencontré des gens qui m'ont tout autant aidée dans ma progression, notamment deux filles de l'école élémentaire : l'une venait d'une famille assez cultivée et qui poussait à l'apprentissage, chez qui j'avais l'habitude de squatter et même qu'ils lui faisaient des supers anniversaires trop bien (des anniversaires que je n'ai jamais eu de toute ma vie), tandis qu'avec l'autre, j'avais une relation peut être plus empathique et complice. Je me rappelle m'être roulée par terre, j'étais morte de rire parce qu'on parlait de poils de zézette. On se demandait si les blondes avaient les poils de zézettes blonds ou bruns. Oui, c'est bien d'avoir 10 ans, je sais mdrrr.
Les rencontres que l'école permettent ne se limitent pas qu'aux amis, mais concernent aussi les profs. J'ai toujours adoré mes professeurs de français. J'ai pleuré lorsque celle de 4ème a annoncé qu'elle partait à New York pour le reste de l'année (oui je suis un bébé). J'ai trop ri avec mon prof de troisième, que je considère comme l'un de mes pères spirituels. Il avait l'habitude de se moquer de mon égo surdimensionné lors de ses commentaires, sur mes devoirs. Je pense que de manière générale, mes profs ont toujours été bienveillants à mon égard. Ainsi je retrouve des commentaires comme "Elève qui sort des sentiers battus" sur mes bulletins. Ca me touche. Je trouve qu'on ne les estime jamais assez et je comprends pas comment des élèves peuvent leur manquer de respect gratuitement. Bref, je sais pas si je l'ai dit mais j'ai écrit une lettre à mon prof de philo pour le remercier. C'est quelque chose à laquelle on pense trop rarement. D'habitude, ça se résume à un "Merci monsieur, au revoir" en fin d'année, mais ce n'est pas suffisant. Ce n'est rien comparé à tout ce qu'ils ont pu m'apprendre. Surtout Monsieur Philo, qui, même sans parler des connaissances, m'a donné un oeil nouveau sur le monde, la société, les sentiments, les relations, bref, tout. Ca peut faire suceuse ou première de la classe, quand je dis que je lui ai écrit une lettre. Mais parce qu'il en vaut la peine..
Voilà ma vie. Tout ça, ce n'est pas quelque chose que je revendique particulièrement (m'a-t-on déjà vu écrire Vietnam rpz ?), mais un truc que j'assume. Je sais d'où je viens, et je ne l'oublierai jamais.