Message perso : Edouard,
je t'ai répondu ! Et tiens moi au courant par mail steupléééé :D
Aujourd'hui, j'ai reçu le dossier à remplir pour la
bourse.
De la paperasse, comme d’habitude. Mais cette
fois-ci, un peu plus poussée. Ils demandent de remplir les cases genre « père »,
je ne mets rien, « beau père », je ne mets rien non plus. C’est là
que ça me fait mal. Il me fallait le certificat de décès de mon père. Ma mère m’a
rappelé quelque chose que j’avais oublié : je suis une enfant née sous X.
Je ne cherche pas à savoir le pourquoi du comment, mais ce qui est sûr, c’est
que ça montre que je ne suis pas le fruit d’un quelconque amour. Soit mon père
n’a pas voulu me reconnaître, soit ma mère n’a pas voulu qu’il me reconnaisse.
Pourquoi n’a-t-on pas voulu que je grandisse dans un milieu sain et stable ?
Pire : normal ? Est-ce que c’est trop demander que de réfléchir un
minimum et de penser au futur d’un enfant ?
Ca me rappelle la fois où elle m’a dit que si elle avait su ce que je
deviendrais, elle aurait avorté. Moi je pense qu’elle aurait du avorter tout
court. Comment est-ce qu’on a pu penser que j’aurais pu être heureuse dans
cette situation familiale, en grandissant dans un amour factice ? Pourquoi
on fait pas passer un test aux gens avant qu’ils ne deviennent parents ?
Quand j’y pense, j’ai envie de pleurer. Je suis triste, affligée parce que la
normalité je saurais JAMAIS ce que c’est. Avoir un appartement, une chambre, un
père, une mère, un frère. Manger ensemble à table, partir en vacances, aller au
cinéma en famille. Ce sont des choses que je ne connaîtrai pas jusqu’au jour où
je fonderai ma propre famille, avec un homme que j’aime et une situation
stable. Pourquoi les gens font des enfants si c’est pour les laisser, se barrer
à l’autre bout du monde et refaire une autre famille ? Pourquoi ma mère m’appelle
« trésor » et « chérie » alors que de toute ma vie, on est
jamais allées au cinéma ensemble, ne serait-ce qu’une fois ? Et pire,
pourquoi a-t-elle décidé de refaire la même erreur en accouchant de mon frère ?
Je crois avoir entendu une discussion un jour, apparemment c’était pour
encourager son père à arrêter l’alcool.
Ca me met hors de moi, c’est quoi ces cons qui s’en
foutent de ce que peut être un humain. Je vais pas vous raconter dans quelles
conditions matérielles on vit, mais mon frère vit comme un étranger, un
visiteur de passage chez moi. Ca me tue qu’il fasse venir ses copains pour
avoir un semblant de normalité, alors que chez nous, c’est très loin d’être
comme chez les autres. Je n’ai jamais fait venir mes amis chez moi, parce que
ce n’est comme chez personne.
Je veux bien que les parents se séparent, c’est
normal. Mais ma mère gagne à peine le smic, je n’ai jamais eu de pension
alimentaire et de père, j’en ai jamais eu. Alors ça me tue de devoir remplir
ces putain de papiers pour me rappeler à quel point ma famille n’en est pas
une. Il est inutile d’en parler à ma mère, ça ne fait que m’énerver, que de
voir ce tas larvique me balancer des choses telles que « ton père ne t’as
pas reconnu » comme si c’était la chose la plus normale qu’il soit.
J’avais commencé à relativiser sur elle, à
regretter toutes les choses horribles que j’ai pu dire à son propos, mais
finalement, je pense qu’il y a une part d’elle qui relève réellement de la
connerie. Qu’est-ce qui lui a pris de faire un enfant si c’était pour le priver
consciemment d’un père, d’un foyer structuré, d’une vie normale ? Je sais que ma situation n'est pas la pire. Quand j'vois les enfants de roms, ça m'hallucine. Ils sont enfants, encore un peu insouciant, mais après... ? Ils ne vont pas à l'école par peur de l'expulsion, donc ils sont condamnés à vivre dans la clandestinité, l'illétrisme et la mendicité. Les parents n'en ont donc rien à foutre ou quoi ? Qu'est-ce qu'ils pensent lorsqu'ils couchent ensemble ? "Un bébé, ce sera plus rentable quand on ira mendier" ? C'est pas possible, c'est même pas humain.
Vous ne savez pas comment je vis tous les jours,
et je vous le dit : ce n’est pas normal. J’en ai rien à foutre que tout le
monde puisse lire ce que j’écris aujourd’hui, qu’ils en tirent des conclusions
hâtives, ou que ce sont des choses qu’ils n’ont pas à savoir. Mais je le dis
aujourd’hui, pour tout ceux qui me sous-estiment et qui ne savent rien de moi :
ce que je suis aujourd’hui, je ne le dois pas à ma famille. Alors toute ma
façon d’être, je l’ai développé SEULE en apprenant SEULE en allant voir la
normalité ailleurs, que ce soit dans les foyers de mes amis ou à l’école. Je ne
dois rien à ma mère, ni à mon père, si ce n’est que du fric et de la bouffe. Alors non, je suis pas la science infuse, mais je n'ai pas honte de dire que je suis fière de la personne que je suis devenue et peu de gens se seraient aussi bien débrouillé. Seulement, je n'y arrive plus. Je suis comme une enfant sauvage qui imite pour s'intégrer, mais je ne me trouve pas. Je suis l'enfant de personne, alors je suis personne. J'aurais beau faire le maximum pour que ma condition familiale soit normale, elle ne l'est pas. Comment alors peut-on fonder une famille si on a qu'une idée abstraite de ce que c'est ? Comment puis-je entrevoir un avenir si mon passé n'existe que par ma construction maladroite ? Je ne sais pas qui je suis parce que la personne que je devrais être n'existe pas, mais celle qui vous écrit n'est que le fruit de mes fantasmes de normalité. Je ne suis qu'une illusion que je me suis donnée.